Notre rubrique  :  Histoire de

Publié sur le fil blancn°25   :  janvier 2014

Au cours des années 1970, la typicité des provinces recomposées en régions administratives se renouvelle dans l’imaginaire collectif. Tout en s’appuyant sur les études folkloriques de l’entre-deux-guerres, le pittoresque régional se fonde désormais sur des paysages singuliers, des constructions vernaculaires mais aussi sur des objets patrimoniaux souvent jusque là délaissés. C’est ainsi que les textiles de coton, matelassés à l’aiguille selon des techniques différentes, qu’ils soient blancs ou imprimés, vont être considérés comme caractéristiques de la Provence alors qu’un bref coup d’œil porté sur le patrimoine textile conservé permet d’en retrouver dans toute l’Europe et même en Amérique du Nord, entre le XVIIIe et XXe siècle.

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Que ce soit sur les marchés ou chez les brocanteurs ou antiquaires, on parle à leur propos indifféremment de « piqué » ou de « boutis » alors que ces dénominations renvoient à des manières de faire très différentes pour rehausser le volume de l’étoffe et la rendre plus protectrice contre le froid. Une telle confusion témoigne d’un oubli prolongé de ces techniques pourtant mentionnées et repérées depuis le Moyen Âge dans les archives et les collections. Celui-ci est particulièrement perceptible dans les dictionnaires parus depuis le XVIIe siècle. Mais ce genre littéraire donne aussi des repères précieux sur les régions où s’est développé et conservé cet art de l’aiguille et autorise, dans quelques cas,

 

La datation de certaines parures vestimentaires ou de certaines pièces de linge de maison. À ce titre là, rechercher dans ces ouvrages le terme « boutis » est particulièrement éclairant et permet d’en reconstruire en partie l’histoire.

camisole

Le dictionnaire d’Emile Littré paru entre 1873 et 1877 ne mentionne pas le terme, ce qui signifie que cette technique de matelassage cordé avec des mèches (mieux connu aujourd’hui sous l’appellation vermiculé) ou rembourré avec de la ouate de coton à partir de 1750 est oublié dans l’espace linguistique fran-çais en cette deuxième moitié de XIXe siècle.

Par contre, au même moment, Frédéric Mistral (1830 - 1914) dans le Trésor du Félibrige n’oublie pas le terme boutis ». Il s’agit pour lui d’un piqué de Marseille, plumetis, piqure à l’aiguille sur de la toile blanche que brodaient autrefois les filles de Cassis et de La Ciotat   ce qui démontre que les femmes du Midi, elles, utilisaient encore ces techniques au XIXe. Cependant, le poète semble indiquer plutôt le recours à la toile blanche en Provence côtière reprenant ainsi la référence de 1867 dans son poème Calendal ; mais il ne mentionne pas les diverses pièces textiles qui faisait l’objet d’un tel travail à l’aiguille pourtant présentes dans les inventaires après décès provençaux et languedociens sous l’Ancien Régime.

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Le dictionnaire provençal de CF Achard, paru en 1785, apporte lui les précisions recherchées. L’auteur y indique que cette technique est alors utilisée pour « les couvertures de lit, les bonnets, les portefeuilles, etc. », ce qui est confirmé dans les collections publiques et privées en France méridionale mais aussi dans le Nord de l’Europe (Pays-Bas, Danemark et Suède) en Allemagne, en Angleterre, en Italie et même en Amérique du Nord, selon les travaux de Susan Barrows.

Pour autant, on ne peut affirmer que le Midi français ait eu le monopole de la production de boutis blanc, même si à Marseille de grands ateliers abritaient au XVIIIe jusqu’à 5000 ouvrières pour réaliser ces grandes tentures de mariage immaculées destinées aussi bien à la consommation locale qu’à l’exportation comme en témoignent les correspondances commerciales anglaises, antillaises ou néerlandaises de l’époque.

 

Travailler au boutis est plutôt un savoir-faire partagé en France et au moins en Europe. Si on se limite aux réalisations en toile de coton ou de lin blanc, on se rend compte que dans de nombreuses régions européennes les femmes réalisent pour elles-mêmes ou pour des clientes, des pièces de layette, des vêtements, des garnitures de lit en utilisant cette technique. Certaines s’attachent même à localiser leurs réalisations en intégrant des motifs architecturaux locaux (moulins, bâtiments publics comme la Maison Carrée de Nîmes, etc.) et les ancrent dans leur histoire individuelle en imaginant " les blasons parlants de leur famille roturière.".

 

Pourtant, des différences régionales dans le travail au boutis peuvent être esquissées en comparant par exemple la production du Midi et celle d’une partie de l’Europe du Nord. Ainsi dans la région rhénane, des cors à baleine, des corsages, des jupons (conservés au Musée d’Art et d’Histoire de Genève) présentent un décor au boutis d’entrelacs végétaux semblables à ceux utilisés à Marseille mais leur fonds est ajouré selon les principes de la broderie de Dresde ou de Saxe. Dans la région de Frise aux Pays-Bas,  ce même décor végétal couvre tout le vêtement sans adaptation au patron comme le montre cette camisole à boutonnière de laçage de paysanne conservée à La Haye alors que l’on constate au XVIIIe siècle dans le Midi de le France un décor au boutis en phase avec les formes du vêtement.

 

brassiere bébé

 

Même si ces quelques exemples limités incitent à rejeter un localisme trop étroit, il n’en reste pas moins que Marseille et les territoires avoisinants, d’après les mentions de Gaspard Carfeuil en 1688, se sont fait une spécialité notamment de ces grandes tentures « au boutis » en coton blanc (notamment ce  lisat » toile fine de coton provenant d’Inde)

Celles-ci offertes lors du mariage étaient ensuite arborées aux fenêtres les jours de fête, tradition qui perdurera au XIXe siècle.

 

Cette production qu’il faut contextualiser dans une aire culturelle méditerranéenne par référence à la tenture sicilienne de Tristan réalisée vers 1395 ou celle napolitaine du Roi René d’Anjou datant de la fin du XVe siècle a probablement influencé pendant des décennies les femmes travaillant chez elles ou dans des ateliers modestes.

Le répertoire décoratif, l’ordonnancement des réalisations marseillaises sont devenus, dans bien des cas, un vocabulaire commun pour les femmes du Midi et de terres lointaines comme le montrent les archives américaines sur les écoles de quilting exploitées par Kathryn Berenson.

 

En France méridionale, au XIXe siècle encore, vannes, jupons de mariage, corsages, petassouns, bavoirs, bonnets d’enfants témoignent de ces continuités techniques et formelles de cette  piqure de Marseille ». Aussi, les étudier, les comprendre s’avère une manière de remonter le temps et surtout de saisir la complexité d’une société anté-rieure à 1800, loin des clichés sur l’Ancien Régime véhiculés à partir de la IIIe République.

Madame Dominique Serena-Allier

Directrice du Museon Arlaten

Conservatrice en Chef du Patrimoine

 

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